Lettre d’un soldat inconnu dans le sud-ouest à son ami de zoétéle

Mon cher ami  Faustin,

  Je suis bien embarrassé en ce moment où j’ai décidé de t’écrire ma première et peut-être dernière lettre, du front où mon unité se déplace de hameau en hameau, tout au long de la région du Sud- Ouest  de notre pays.

  Je suis décontenancé parce que j’ignore, j’ai toujours ignoré ton patronyme, ce nom de famille qui, dans notre pays, assigne à chaque citoyen une origine tribale présumée, utilisée dans toutes les classifications administratives, si fertiles en manipulations politiciennes.

  Te souviens-tu du jour de notre première rencontre, il y a bientôt  un quart de siècle ? A la fin d’un match de football d’une compétition internationale, les Lions indomptables avaient battu leurs adversaires, à l’issue d’un derby palpitant qui avait été un récital de prouesses techniques sans précédent. Nous nous sommes retrouvés, sans apprêt, dans les bras l’un de l’autre, jubilant d’une joie pure et ardente, alors même que nous ne nous étions jamais rencontrés auparavant. Seul notre commun amour pour notre pays nous avait liés au-delà de toute considération tribale.

  Par la suite, autour d’une bière fraîche, dans un tripot de ESSOS, non loin du stade Ahmadou Ahidjo, nous avons commenté longuement et passionnément le tour de force des Lions, qui les avait remis en selle dans la compétition continentale de manière inespérée.

  Ce jour-là et les autres jours, au cours de nos rencontres toujours chaleureuses, nous avons rêvé de la grandeur de notre pays, formant le vœu qu’il soit organisé et géré sur le modèle du management des ressources humaines en vigueur dans les lions : « the right man at the right place », la compétition et l’efficacité privilégiées, comme dans l’équipe - fanion . Deux frères  - « même père, même mère » – n’étaient-ils pas titulaires dans le onze national, dont ils constituaient deux chevilles ouvrières redoutées par tous les adversaires ?

  Depuis lors et même bien avant, les  « gomnas » avaient fait des choix différents, mélangeant le bon grain et l’ivraie dans un même sac, les meilleurs et les médiocres, pour les charger des mêmes missions pour le compte de l’Etat : comme si les problèmes de santé publique, de sécurité et de défense, d’instruction, etc. sont moins importants pour le peuple que le football. Comme si…

  Excuse- moi, mon cher Ami ! Je divague un peu et m’éloigne sans le vouloir de mon propos : La guerre qui sévit presque à huis clos, dans la région du Sud-ouest, pour ne parler que d’elle, puisque c’est là que je me trouve depuis plusieurs mois, là que je traine mon âme en peine, hantée par ces syndromes de folie que les soldats Américains ont connus dans la guerre menée par leur gouvernement contre les populations du Vietnam.

  N’attends néanmoins pas de moi des révélations sur nos activités, qui relèvent du « secret défense » et dont la divulgation peut conduire les auteurs aux tribunaux militaires, très impitoyables en temps de guerre. J’ai prêté le serment de servir le drapeau avec honneur et fidélité et souhaite rester fidèle à ce vœu qui devient chaque jour davantage, pour ma conscience individuelle, une véritable croix du Christ, sur le chemin de Golgotha.

  Je n’envisage pas non plus déserter comme bon  nombre de mes compagnons d’armes, pour les mêmes raisons.

  Je demeure néanmoins profondément un homme en chair et en os, doué d’une conscience, bien que toutes les formations, les conditionnements psycho-politiques, aspirent à faire des hommes en armes des robots dépourvus d’âme. Cet objectif surhumain, inhumain, est d’ailleurs partagé et poursuivi dans toutes les institutions militaires et paramilitaires du monde, avec des succès inégaux.

  Cette lettre se veut donc un écho des souffrances intenables que j’éprouve de plus en plus, qui m’exposent à la tentation du suicide. Tu pourrais expliquer à ma famille, dont tu connais certains membres, les raisons d’un tel geste, si j’en viens à le commettre.

  Ce n’est ni de soif, ni de faim que je souffre. Nous sommes, bien au contraire, nourris comme des oies dans notre unité. Certains de mes compagnons s’offrent même souvent, des vrais gueuletons avec du petit bétail, de la volaille et les ressources des greniers du moins ce qui en reste laissés à l’abandon par la population des villages désormais fantômes.

  Les villages fantômes ! Il faut  les avoirs vus, visités, traversés, pour se faire une idée exacte de cette monstrueuse réalité, qui crève les cœurs sensibles : Les fresques cinématographiques des guerres historiques à travers le monde et l’histoire de l’humanité, ne sont que des pâles reflets de cette épouvante. Je ne pourrai jamais guérir des chocs douloureux ressentis de la vision des rues silencieuses, immobiles à l’infini, des villages désertés par leurs habitants. Cet enfant, de 6 ans environ, revêtu seulement de crasse et de morve, retrouvé dans une concession où l’avaient abandonné les siens en débandade, restera un cauchemar vivant dans mes souvenirs. Ses petits bras ouverts à notre rencontre, son sourire larmoyant de Noé sauvé des eaux, certains compagnons et moi les avons recueillis comme un symbole pathétique de cette fraternité, de cet amour, de cette solidarité dont le défaut nous a conduits à cette guerre qui frappe jusqu’aux berceaux des mioches endormis.

  C’est en enjambant les dépouilles des hommes, des femmes, et des enfants qui ont encore leurs dents de lait ; en regardant, même furtivement et de biais, les colliers de barbes et les toisons blanches de certains morts qui, au fond de leurs derniers rêves n’étaient plus que des grabataires impotents retombés dans leur  lointaine enfance, que l’on mesure l’absurdité de cette guerre menée contre les « sécessionnistes ». Que l’on comprend ce que c’est que le sentiment de fin du monde, la féroce animalité tapie dans le cœur des hommes, et peut-être la vanité de toutes les entreprises humaines.

  De plus en plus difficilement, je résiste aux sanglots qui m’assaillent, au vertige qui me ravage, aux nausées qui me nouent le ventre et la gorge et à la tentation de me recroqueviller auprès de ces morts inconnus, pour  dormir avec eux, comme eux, d’un sommeil éternel, et ne plus participer à ces expéditions que nous appelons dans notre jargon « lutte contre le terrorisme », «  guerre asymétrique » et «  guérilla » etc.…

  Il n y a plus de vie, dans la plupart des localités dans lesquelles nous chassons les « terroristes »,  les « sécessionnistes » à défaut de les «  neutraliser ».

  Il ne peut y avoir de vie authentique dans les bleds où les morts, abandonnés aux intempéries, ne reçoivent pas de sépultures, ni les rituels funéraires propres à leurs coutumes. Pas de vie quand les terrains vagues, dédiés au football qui est une saine religion pour les jeunes, n’accueillent  plus leurs parties mouvementées de jeux. Pas de vie quand les fillettes, dans les cours des chaumières qui ici menacent ruine, quand ils ont échappé aux incendies, ne jouent pas aux futures épouses, mamans, infirmières, laboureuses etc. dans leurs haillons qui sont, pour elles, des vêtures de reines.

  Il n y a pas davantage de vie dans un décor duquel ont disparu des vieux, armés de leurs pipes, et dégustant qui une bière, qui un verre d’alcool frelaté, qui un verre d’une boisson du terroir, en évoquant le passé, en scrutant l’avenir, au profit des jeunes générations. Pas de vie quand les jeunes femmes, transportées par la puberté, ne se rassemblent plus de-ci, de-là après le travail champêtre ou l’école, pour cancaner, échafauder et partager des rêves d’avenir, des émois affectifs, des espérances de félicité. Toute vie sociale a disparu, dans ces tristes localités.

  Dieu lui-même s’en est allé, depuis belle-lurette !!! Comment pourrait-il exister et se manifester, à travers le Christ- vivant, dans des sanctuaires profanés, abandonnés ? Comment l’imaginer présent dans les Eglises dont les parvis ne sont plus nettoyé, les retables lustrés par des petites mains d’enfants de chœur innocents, des jeunes et vieilles paroissiennes dévouées au Seigneur ?

  Les cloches des Eglises chrétiennes sont désormais muettes, immobiles. Les muezzins n’appellent plus les mahométans aux prières.  Ces lieux de culte désolés ne sont plus des lieux saints. Le caractère sacré d’un espace n’est lié ni aux murs, ni aux autels, en marbre ou en bois, ou en terre, ni aux moquettes recouvrant les sols, ni aux coupoles, ni aux minarets. Il tient à la ferveur des prières, des chants, des messages qu’on y délivre, au cours de chaque office religieux, aux croyants rassemblés.

  Autant dire que le sacré est d’abord humain, avant d’être divin.

  Je risque de te lasser avec toutes ces considérations, puisque je prêche à un converti.

  Je ne fais pas la politique, je ne suis membre d’aucun parti, bien que l’opinion nous considère comme des militants fanatiques en armes du parti au pouvoir.

  Mais j’appelle, de tous mes vœux, l’avènement au pouvoir d’un patriote qui va proclamer un cessez- le-feu général et sincère, pour organiser enfin au sujet de ce « problème anglophone » un dialogue national inclusif, sans tabou, en vue de trouver une solution acceptable, qui ne soit pas la sécession tant redoutée : cette dernière  n’est pas une  fatalité.

  Je rêve de voir mon unité de combat, et toutes les autres, mettre des fleurs aux fusils, pour retourner à d’autres tâches et redonner vie à ces régions troublées de notre pays, qui se meurent.

  Je prie pour la victoire du candidat des patriotes rassemblés et réconciliés dans la volonté de sauver le Cameroun, notre cher et beau pays : j’ai nommé J.O. Dis-le à tous les miens.               

Je t’embrasse fraternellement,

Cher compatriote.